(©photo : Le Portement de Croix par Pieter Brueghel l’Ancien (1526-1569) – Musée d’Histoire de l’art – Vienne (Autriche))

Les temps sont incertains… Incertain, l’avenir politique de notre pays, incertain l’avenir des relations que l’on croyait solides entre les États-Unis et l’Europe, incertain l’avenir de l’Ukraine, incertain le chemin qui pourrait conduire à un dialogue renouvelé entre israéliens et palestiniens… Les pays européens se réarment, les nationalismes ont le « vent en poupe »… J’arrête là la litanie des incertitudes et donc des inquiétudes, vous compléterez vous-mêmes la liste.

Comment, en ces moments inédits de notre histoire, et alors que nous sommes en train de vivre un jubilé de l’Espérance, pouvons-nous demeurer témoins de cette bonne nouvelle de la résurrection du Christ qui a révolutionné l’histoire de l’humanité et que nous fêterons dans la nuit de Pâques ? Nous nous préparons à entrer dans la Semaine Sainte, le cœur de notre foi. Nous méditerons le récit de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem et celui de sa passion, de sa mort et de sa résurrection. Je voudrais m’arrêter sur l’attitude des foules dans ces récits et sur leurs réactions devant le drame qui se déroule devant leurs yeux. Comment se sont-elles laissé toucher par le Mal qui cherche à mettre Jésus à terre ? Comment, au cœur de sa souffrance, Jésus a-t-il agi pour manifester aux foules que son chemin de croix était le chemin d’une vie offerte par amour, capable de renverser tous les obstacles, y compris la mort ?

Contemplons ces foules : elles sont traversées par des sentiments contradictoires et qui évoluent au fil des jours. Elles espèrent en Jésus et voit en lui leur futur roi. Quelques jours plus tard, instrumentalisées par les grands prêtres, elles seront emplies de haines envers lui. Et, alors que Jésus monte vers le Golgotha, elles oscilleront entre l’empathie envers le condamné, le remords, mais aussi la satisfaction de le voir enfin réduit au silence.
Jésus dit peu de choses à ces foules mais le peu qu’il leur dit est essentiel. Au moment de son entrée triomphale dans Jérusalem, l’évangéliste Matthieu cite la prophétie de Zacharie : « Voici ton roi qui vient vers toi, plein de douceur, monté sur une ânesse et un petit âne. » Lors de son arrestation, Jésus dira à la foule : « Suis-je donc un bandit ? Chaque jour j’étais dans le Temple à enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté ! » Enfin, alors que la foule l’insulte et se moque, Jésus pousse ce cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu
abandonné ? » C’est le cri du psalmiste, dans le psaume 21, au verset 2, qui exprime à Dieu son désespoir mais qui, quelques versets plus loin, lui rendra grâce parce qu’il ne l’aura pas abandonné à la mort : « Vous qui le craignez, louez le Seigneur, car il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ! »
Jésus traverse les foules avec douceur et humilité : il est « ce roi plein de douceur » ; avec autorité et vérité : à ces gens emplis de haine venus l’arrêter, il ose dire : « Suis-je donc un bandit ? » ; avec compassion et espérance : dans sa prière ultime, au cœur même de son désarroi, il associe sa propre souffrance à celle de tous les souffrants et crie à la face du monde que Dieu  ne peut abandonner ses propres enfants.

Disciples de Jésus-Christ, nous sommes dans ces foules qui sont, aujourd’hui, frappées au cœur par la sombre actualité du monde. Elles sont traversées par les mêmes sentiments contradictoires qui habitaient celles de Jérusalem : égoïsme, mais aussi fraternité ; cupidité, mais aussi solidarité ; terreur, mais aussi espérance… Disciples du Christ Ressuscité, saurons-nous vivre et témoigner des sentiments qui habitaient le cœur du Christ souffrant ? Douceur et humilité, autorité et vérité, compassion et espérance, dans notre vie quotidienne, avec  notre conjoint, nos enfants et petits-enfants… Dans cette éprouvante solitude qui touche celles et ceux d’entre vous âgés, malades, en prison… Dans les relations amicales et de voisinage… Dans notre prière même, si souvent encombrée de nous-mêmes, alors qu’il nous faut porter vers le Seigneur les cris des pauvres : les cris de ces populations qui, chez nous, connaissent la précarité ; les cris de ces populations, sur d’autres continents, frappées par la violence des conflits, les conséquences des dérèglements climatiques, les prédations économiques…

Nous voilà alors appelés à rejoindre Simon de Cyrène portant la croix de Jésus, le centurion romain qui le désaltéra et ces femmes qui l’accompagnèrent tout au long de son chemin de croix…  parce que nous espérons que de la souffrance et de la mort, surgira la vie ! Parce que nous voulons être d’infatigables témoins d’un Dieu qui, par amour, est venu prendre sur lui nos souffrances, qui les a clouées avec Lui sur le bois et qui nous a faits entrer dans sa vie nouvelle, dès aujourd’hui et au-delà de notre mort.

Mgr Laurent PERCEROU
Évêque de Nantes
Éditorial de la revue ELA n° 157 d’avril 2025