Mémoire des bienheureux d’Algérie
Plonger profondément dans le dialogue, seule source de fraternité
Du 12 au 18 octobre 2026, le diocèse de Nantes rendait un hommage particulier aux bienheureux martyrs d’Algérie, trente ans après l’assassinat des moines de Tibhirine. Porté par le Service diocésain des relations avec les musulmans, cet événement a associé mémoire des Bienheureux, dialogue islamo-chrétien et dimension spirituelle de leur témoignage. Théâtre, conférences, prière et messe pour la Paix : ces quelques jours ont fait goûter à tous la saveur de la rencontre et ses bienfaits.
Des expositions, conférences et projections du film Des hommes et des dieux avaient introduit cette commémoration en divers endroits de Loire-Atlantique depuis début septembre. Vendredi soir, à la mosquée Assalam puis à l’église Sainte-Bernadette d’Orvault, la pièce de théâtre Pierre et Mohamed a mis en lumière les liens d’amitié tissés entre Mgr Pierre Claverie, dominicain et évêque d’Oran, et Mohamed Bouchikhi, un jeune Algérien devenu son chauffeur. Le 1er août 1996, tous deux étaient assassinés. La pièce a également été jouée le lendemain à Guérande.
Samedi après-midi, un public fourni s’est réuni pour une série de conférences et de témoignages. À juste titre, Mgr Vesco, qui intervenait en dernier, a récapitulé la journée en indiquant que les intervenants successifs avaient fait cheminer l’assemblée à travers les différents niveaux du dialogue : le dialogue de la vie, la pointe fine du dialogue spirituel, le dialogue théologique, et enfin le dialogue politique — indispensable dans les heures les plus sombres.
La Parole comme wifi de la fraternité
Marie-Dominique Minassian, théologienne responsable du projet Les écrits de Tibhirine à l’Université de Fribourg, a ouvert les échanges en évoquant l’expérience des moines. Le mouvement d’accueil qu’ils ont expérimenté pendant des décennies venait, selon elle, de plus loin qu’eux. Elle a aussi mis des mots sur leurs doutes : « Nous ne croyons pas assez que l’Esprit nous souffle le chemin », disaient-ils. Elle a insisté sur le fait que « le dialogue et la fraternité sont dans la qualité du regard transformé par la Parole de Dieu. »
Elle a illustré son propos de façon concrète : frère Michel recopiait chaque lettre du psautier, une à une ; frère Célestin transformait la Parole en musique et en chants. Plus cette proximité se faisait profonde, plus ils découvraient une parole personnelle pour chacun d’eux. « Ils sont devenus ensemble une communauté d’intelligence fraternelle », a-t-elle conclu, avec cette formule pleine d’humour : « Notre wifi à nous, les croyants, c’est l’écoute de la Parole de Dieu. »
Elle a également cité sœur Paul-Hélène, répondant à un évêque qui la mettait en garde contre les dangers : « Père, de toute façon, nos vies sont déjà données. » Un leitmotiv que l’on retrouve chez tous ces bienheureux — rester sur place, avec les gens, en se remettant entre les mains de Dieu.
L’intériorité comme langage universel
Mgr Claude Rault, évêque émérite de Laghouat-Ghardaïa, a d’abord rappelé que l’Église ne fait pas l’Histoire, que sa force est dans sa faiblesse et sa petitesse — « c’est peut-être pour cela que la petite Église d’Algérie a été un si grand signe pour le monde. »
Il a ensuite évoqué le groupe de dialogue islamo-chrétien né au monastère de Tibhirine, baptisé Ribat El Salam — le lien de la paix. Né en 1979 à l’initiative de frère Christian de Chergé, ce groupe a vu des membres d’une confrérie musulmane le rejoindre dès le printemps 1980, pour des échanges qui se sont poursuivis jusqu’en 1995. « Lorsque nous parlons de notre intériorité, nos sanctuaires intérieurs ne connaissent pas les limites de nos credo », a-t-il relevé. « Partir de ce que nous vivons et non de ce que nous croyons est plus simple, mais aussi plus exigeant. » Et de citer frère Christian : « On ne rencontre l’autre qu’au niveau où on le cherche. »
Le pari de la mort qui mène à la vie
Omero Marongiu-Perria, musulman, sociologue et théologien, fondateur du Forum islamo-chrétien du Grand-Ouest, a ouvert son propos en affirmant que la Bible et le Coran portent un message révolutionnaire : transformer radicalement sa vie pour transformer radicalement le monde, dans l’amour. Il a dit sa conviction que la religion, aujourd’hui accolée en France à la situation politique et ethnique des personnes, court un grand danger. « Les bienheureux d’Algérie portent un message d’espoir : ils ont fait le pari de la mort qui mène à la vie. »
Avant cette journée, il avait partagé sur ses réseaux : « Je vais me relier au souffle de la fraternité. » Et il a conclu son intervention en citant le père Christian Salençon : « La première erreur dans le dialogue, c’est de se fixer des objectifs. Le dialogue doit être un principe. » Son seul objectif recevable ? L’amitié.
Pierre Claverie, pétri de dialogue
Pour clore l’après-midi, Mgr Vesco a brossé le portrait de son prédécesseur à Oran. Enfant du quartier populaire de Bab El Oued,
issu d’une famille pied-noir présente en Algérie depuis quatre générations, Pierre Claverie découvre à Grenoble, lors de ses études, que la présence française en Algérie ne fait pas l’unanimité. Cette prise de conscience le bouleverse. Il entre dans l’ordre dominicain, apprend l’arabe, devient un excellent connaisseur de l’islam et retourne en Algérie en 1967 — non par nostalgie, mais pour accompagner un pays qui cherche à se construire.
À partir de 1992, quand la guerre civile éclate, il refuse de fuir : « Nous n’avons aucun intérêt, nous n’avons aucun pouvoir. Nous sommes là comme au chevet d’un ami, dans le silence, en lui tenant la main. Car c’est le Christ qui meurt ici. » Il sera assassiné le 1er août 1996.
Mgr Vesco, lui-même franco-algérien, a fait le parallèle entre leurs deux parcours avec une franchise désarmante, avant de conclure par un constat qui résonne au-delà de cette journée : « Sans une parole de vérité sur l’histoire, nous pourrons difficilement poser une parole de Paix durable. »
Le lendemain, dimanche matin, les fidèles étaient nombreux réunis à la cathédrale de Nantes, pour entendre à nouveau le cardinal Jean-Paul Vesco et vivre, sous sa présidence, une messe pour la Paix. La prière s’est étendue aux conflits du monde et au climat social si dégradé en France, après les violences disproportionnées qui avaient éclaté la veille dans le centre-ville de Nantes.
Mgr Percerou d’ailleurs tenu a prendre la parole à ce sujet, estimant que ces deux réalités faisaient écho à ce qui venait d’être vécu dans cette recherche du dialogue et de la paix. « D’un côté, des concitoyens inquiets qui demandent à être mieux accompagnés. De l’autre, des débordements que nous déplorons tous. Les bienheureux d’Algérie nous rappellent qu’une autre voie existe : celle de la rencontre de l’autre dans sa différence, de la fidélité à l’Évangile, de la fraternité vécue au quotidien — jusque dans les heures les plus sombres.Isabelle Nagard



