Toussaint 2026

 

Frères et sœurs,

Quand nous pensons à la fête de la Toussaint, nous voyons les statues de tous ces hérauts de l’Évangile présentes dans nos églises, les visages sereins de ces élus de Dieu figés dans les vitraux et les peintures, le tout dans une atmosphère de paix et de béatitude qui nous renvoie à l’espérance qui est la nôtre de rejoindre la foule des saints et des saintes de Dieu au jour où nous partagerons sa vie. Pourtant, l’Évangile des Béatitudes que nous venons d’entendre n’a pas été proclamé dans un monastère coupé du monde. Jésus s’adresse à une foule fatiguée, une foule qui souffre de l’occupation romaine, des injustices et des divisions, et c’est dans ce contexte qu’il l’appelle au bonheur : « heureux êtes-vous ! ».

Aujourd’hui, cette même feuille de route des Béatitudes est proclamée au cœur de notre actualité. Une actualité internationale lourde, marquée par le bruit des armes. Une actualité nationale traversée par des colères, des frustrations, des demandes de justice qui s’expriment dans les manifestations de rue avec, et cela nous sidère tous, des actes d’une grande violence commis par quelques-uns qui rendent inaudibles les justes aspirations du plus grand nombre. Il y a les blocages de nos lycées et de nos universités, et la radicalité des discours politiques qui cherchent trop souvent à opposer les citoyens les uns aux autres.

Le Christ nous dit aujourd’hui : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ». Comment entendre cette promesse alors que la haine frappe au cœur de notre pays ? Comment l’entendre face au drame de l’attentat raciste de Trappes et de La Verrière, qui a coûté la vie au jeune Pengo Bossio Wangi et blessé gravement quelques autres ? Cet acte effroyable, qui est le fruit empoisonné d’une idéologie de rejet, nous glace d’effroi. Et malheureusement, face à ce drame, nous voyons notre société s’enflammer, l’Assemblée Nationale se diviser et les invectives se multiplier. Alors, la tentation est grande de céder à la colère, au cynisme, ou de se replier sur soi en choisissant son camp. Mais la sainteté à laquelle Dieu nous appelle tous aujourd’hui n’est pas une fuite loin de la réalité. Devenir saint, c’est oser regarder ces blessures, refuser de se laisser contaminer par le venin de la division et nous engager à la suite du Christ pour bâtir la paix qu’il est venu nous apporter.

Jésus ne nous dit pas « Heureux les pacifistes », ceux qui évitent les conflits ou ferment les yeux en attendant que l’orage passe. Il nous dit « Heureux les artisans de paix », heureux ceux qui « fabriquent » la paix, à la manière d’un artisan qui réalise son œuvre méticuleusement, avec habileté et amour du bel ouvrage, geste après geste. La paix que le Christ nous apporte en héritage, le « Shalom », n’est pas le simple silence des armes ou une tranquillité polie ; c’est un engagement actif pour la justice, la vérité et la dignité de chaque être humain, sans distinction. Cette paix dont le pape Léon XIV, disait au numéro 228 de son encyclique Magnifica humanitas : « Pour nous, en effet, la paix vient de Dieu, Dieu qui nous aime tous inconditionnellement. C’est un don que Jésus a remis à ses disciples le jour de Pâques : « que la paix soit avec vous ! C’est la paix du Christ ressuscité, une paix désarmée et désarmante, humble et persévérante. »

Être artisan de cette paix aujourd’hui, dans nos vies ordinaires, cela demande, c’est vrai, un grand courage ! Alors, pour nous aider à vivre cet « artisanat de la paix » au quotidien, le pape Léon XIV nous a tracé un chemin très concret. Dans l’encyclique déjà citée, aux numéros 214 à 228, il nous propose « cinq pistes de responsabilité » pour édifier, jour après jour, une véritable culture de la paix :

La première piste consiste à désarmer les mots, en veillant à ce que nos paroles quotidiennes, nos écrits et nos partages numériques disent la vérité, sans jamais chercher à détruire ou à humilier l’autre.

La deuxième est un appel à construire la paix dans la recherche de la justice : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés ». Rappelons-nous qu’il n’y a pas de paix durable sans un engagement pour la justice entre les hommes et le respect des droits de chacun, là où nous vivons, concrètement, dans nos familles, nos lieux de travail, nos quartiers et partout où nous sommes engagés.

La troisième piste est une invitation à adopter le regard des victimes en refusant la culture de l’indifférence ou la lâche neutralité face à celles et ceux qui sont soumis à la violence, au déclassement social, à l’exclusion et à l’indifférence : « Heureux ceux qui pleurent car ils seront consolés ». Ce sera, tout d’abord et tout simplement, en commençant par prier pour eux et en cherchant, modestement, à notre niveau et avec nos moyens, comment soulager les souffrances, essuyer les larmes de celles et ceux qui nous entourent.

La quatrième est d’adopter le principe de réalité. Le pape écrit que bâtir la paix n’est pas s’enfermer dans des idéologies ou des utopies déconnectées, mais plutôt de chercher des solutions concrètes, locales et réalistes, parfois modestes. La paix se construit par des petits pas, par des actes qui ne font pas de bruit mais qui ont pourtant la force de combler les ravins et de détruire les murs.

La cinquième et dernière piste est celle du dialogue et de la coopération. A la suite du Christ, nous sommes appelés à réconcilier et à bâtir, sans cesse, des ponts ; à ne pas avoir peur d’aller vers celui qui pense différemment et à toujours privilégier la rencontre plutôt que l’affrontement : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde – Heureux les doux car ils recevront la terre en héritage. »

En mettant en œuvre ces cinq pistes, alors nous faisons passer la paix du statut de simple souhait, de simple rêve, à celui d’un choix de vie qui nécessite conversion permanente à l’Évangile, courage et ténacité. Il s’agit du choix de vie que les saints et saintes que nous honorons aujourd’hui avaient adopté à la suite du Christ. Et s’ils ont pu être fidèle à ce choix, c’est précisément parce qu’ils étaient profondément enracinés en Lui, le Christ, le « Prince de la Paix » !

Frères et sœurs, la Toussaint est la fête de cette « foule immense » dont parlait la première lecture. Une foule immense de saints et de saintes que nous aspirons à rejoindre. Elle n’est pas composée de héros parfaits, mais d’hommes et de femmes ordinaires qui, touchés par le « Prince de la Paix », au milieu des crises de leur temps, ont choisi de poser des actes d’amour, de dialogue et de consolation.

Alors, ne laissons pas les chantres de la division et du sectarisme écrire le scénario de notre avenir. En cette fête de la Toussaint, demandons la grâce d’être, à notre humble mesure, des réparateurs de brèches et des bâtisseurs de ponts. Et comme l’écrivait le pape Léon XIV dans l’encyclique déjà citée : « Ne nous lassons pas de prier pour la paix et de nous engager à la réaliser dans nos relations et dans la société. » Devenons les artisans d’un monde où la dignité de chacun est sacrée, car c’est sur ce chemin difficile, mais lumineux, que Jésus nous promet le vrai bonheur, celui de partager sa gloire avec tous les saints du Ciel : « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »

Mgr Laurent Percerou,
Homélie de la Toussaint – 1er novembre 2026

 

 

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